Rencontre du Cercle de la Rotonde, le vendredi 8 juin 2012 à 19h, à la Bibliothèque de Tournai (Auditorium, rez-de-chaussée)

Entretiens et lectures avec un éditeur et trois auteurs
autour du thème « littérature et société »

Animation : Marie-Clotilde Roose

La littérature, loin d’être un simple divertissement, apporte souvent un éclairage lucide sur des faits de société, et ce faisant, sur la nature humaine.  La fiction rend-elle plus supportable la violence intrinsèque des rapports humains ?  Parfois, la réalité rejoint ou dépasse la fiction, et l’invraisemblable devient vrai.  Trois auteurs et un éditeur en témoignent.

Antenne de l’Asbl Mode Est-Ouest, publiant des traductions d’œuvres littéraires bosniennes, croates et serbes, les éditions M.E.O. (Monde-Edition-Ouverture) ont vu leurs activités déborder ce cadre.  Devenues autonomes, elles poursuivent leurs propres objectifs éditoriaux. Leur catalogue s’étend aujourd’hui à des écrivains francophones et d’autres champs linguistiques. Gérard Adam, écrivain, éditeur belge, accompagnera de ses commentaires deux de ses auteurs.

Marie Niyonteze y a publié en 2011 l’émouvant Retour à Muganza. Récit d’un avant-génocide ; récit de la tragédie rwandaise vue par une rescapée tutsie du génocide, revenant sur les lieux du massacre de sa famille, pour donner aux siens une sépulture et restaurer leur dignité.  « J’ai dû m’assoupir, me réveille en sursaut, avec la pensée qu’ils m’attendent, là-bas, sous la terre, (…)  Je me dis que j’aurais dû me trouver parmi eux quand les voisins ont surgi, machette brandie.  Si la mort n’a pas voulu de moi en 1994, c’est que, en 1990, j’ai failli compter au nombre des premières victimes de ce qu’on n’appelait pas encore génocide. » (p. 38)  Retraçant tous les faits (sans pathos ni haine, avec calme et douleur) et les analysant, elle montre que celui-ci a été préparé bien avant le cataclysme, non seulement par les divisions arbitraires introduites par les colons belges et français, mais par des élites rwandaises se laissant corrompre.  La rancoeur et la frustration ont attisé le feu brûlant du crime, les mensonges et la propagande l’ont répandu comme une traînée de poudre.  Le récit haletant de Marie Niyonteze ne cède pas au voyeurisme (par une pudeur volontaire) mais n’omet pas de souligner la brutalité aveugle se déchaînant contre tous ceux qui n’acceptèrent pas de se plier aux « Dix commandements du Hutu » – y compris des Hutus modérés.  « Il est inconfortable de rester otage du passé », explique-t-elle, « mais vivre avec son bourreau est contre la nature humaine » ; elle a écrit ce livre pour lutter contre l’oubli et l’indifférence, et vivre en leur mémoire.

 Bozidar Frédéric, né sur une île croate, vient de sortir son premier roman chez M.E.O., Ciel Seraing, s’inspirant de sa jeunesse en cette ville, avant de devenir officier de marine (puis relations publiques et formateur en langue française).  Thriller policier sur fond de lutte sociale, il met en scène un commissaire proche de la retraite, chargé d’une dernière enquête sur les meurtres de deux syndicalistes, par des shakens, (armes japonaises des ninjas), à la veille de la fermeture des hauts-fourneaux « à chaud » de Cockerill, devenu Acielor-Mehttal.  Le suspense fonctionne admirablement, le rythme soutenu permet des rebondissements qui, en s’accélérant, permettent d’apprendre au passage pas mal de choses sur les sociétés évoquées (Japon, Inde, Brésil…) et les mœurs de mafias liées à la haute finance…  L’auteur

parvient à enchaîner des dialogues familiers, parfois cocasses, parfois touchants, à des scènes d’action redoutables, laissant supposer des machinations machiavéliques, à l’œuvre dans ces « restructurations » pesant de tout leur poids de désespoir sur les travailleurs, victimes de la « mondialisation » et de mauvaise gestion d’entreprise – quand le pouvoir du Capital l’emporte sur la vie des hommes, provoquant leur colère : « Leurs successeurs porteront des gants blancs, champions des microtechnologies, de la nanotech.  Forcer l’avenir !  La Wallonie qui gagne !  Beaux slogans, mais pour eux, pour ceux de leurs gosses qui ne sont pas des surdoués, c’est l’agonie ! » (p. 93)

Elise Bussière, diplômée de philosophie, a publié son premier roman Je travaille à Paris et dors à Bruxelles aux éditions Mols en 2011.  Elle brosse un portrait caustique et inquiétant de sociétés internationales de conseil et d’audit, prises dans une lutte sans merci, dans un contexte de guerre économique et de crise politique, où la destruction du World Trade Center n’est pas qu’un épiphénomène.  Justine, l’héroïne parachutée un peu par hasard dans l’une d’elles, y travaille comme consultante et observe ses collègues en entomologiste non dénuée d’ironie.  « Ces journées sont l’occasion d’un défilé de managers, triés sur le volet : le jeune décontracté, le beau mâle affublé d’une cyphose à force de s’être trop penché sur son ordinateur, le jamais-associé, l’asexuée – unique représentante de la gent féminine, peut-être une question de quota.  Dévouée corps et âme à l’entreprise, elle est dépourvue tant de vie familiale que de vie sexuelle. » (p. 20)  Se fiant à son « bon sens » et sa curiosité, Justine apprend vite ce « métier » tissé de contradictions, et malgré les résistances ressenties, se laisse entraîner, au prix d’un travail acharné, dans ce monde de luxe et de vitesse, de calculs et de profit.  Les restructurations cruelles, les réticences de son compagnon, l’épuisement progressif – malgré des pauses aussi intenses que rares – l’amèneront à un retour sur soi salutaire : « En fait, je ne sais plus ce dont j’ai envie.  Je me sens étrangement enfermée dans une errance du désir.  Est-ce un désir d’ailleurs qui se dessine alors que je me vide ? » (p. 234)  De cette errance, on retient surtout le tracé tonique d’un nouvel écrivain, observateur lucide et perplexe à la fois.  La bourse ‘Découverte’ vient de lui être octroyée par la Communauté française ; ce n’est pas un hasard.

Marie-Clotilde Roose

NOTA BENE

La rencontre est prévue cette fois-ci à 19h, afin de permettre à tous de participer au double vernissage qu’organise la Maison de la Culture de Tournai à 18h :

Alain Breyer et son Tour de France : exposition de ses photos et sortie d’une plaquette d’incises littéraires par des auteurs d’Unimuse, groupe du Hainaut ;

Marc Giai-Miniet, Pour les nuages, passer par l’escalier : Peintures, boîtes et constructions.

Renseignements : www.maisonculturetournai.com

Lieu de la rencontre : Maison de la Culture, 2 Boulevard des Frères Rimbaut, 7500 Tournai.

Infos :

Le Cercle de la Rotonde, 8 rue du Touquet, B-7522 Blandain.

Tel/fax : 069.23.68.93  rotonde@scarlet.be

Site : www.lecercledelarotonde.be

Entrée libre.

 Avec l’aide du Ministère de la Communauté française de Belgique.

Une réflexion au sujet de « Rencontre du Cercle de la Rotonde, le vendredi 8 juin 2012 à 19h, à la Bibliothèque de Tournai (Auditorium, rez-de-chaussée) »

  1. Le témoignage d’Elise
    “Encore un immense merci, Marie-Clotilde, pour cette soirée de vendredi. Ce fut un moment émouvant: le témoignage poignant de Marie Niyonteze, l’humour mordant de Bozidar Frederic et le constat navrant de Gérard Adam sur les difficultés des petits éditeurs. Quelle soirée riche en moments forts et en échanges véritables avec le public, éléments précieux pour un auteur. Tout cela ne fut possible que grâce à ta mise en musique des échanges. Tu as accordé les différentes sensibilités de main de maître grâce à tes lectures en profondeur des livres et ton esprit vif. Félicitations!”

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